Lucas Mesdom développe un travail vidéo dans lequel il aborde les frontières physiques, psychologiques et économiques. Il cherche, par le biais de proches ou d’environnements qu’il fréquente, à brouiller ces frontières pour créer des intervalles où l’on peut échapper au corps social.
Nancy Casielles
J’ai grandi dans un quartier résidentiel de Livry-Gargan en Seine-Saint-Denis. Ma maison bordait la frontière avec Clichy-sous-Bois, elle faisait face aux cités de la PAMA et du Chêne Pointu. Dans ce lieu, le racisme systémique et l’image médiatique ont gangréné l’imaginaire lié au territoire, dépossédant la population de son image. Pendant mon enfance, je ne suis jamais entré dans la PAMA. Les rencontres avec les autres enfants se faisaient lors d’après-midis d’été entre matchs de foot et goûters à la boulangerie. D’abord, aucune frontière sensible ne séparait Salah, Antonio, Sami et moi. Il existait une différence de niveau de vie, de condition sociale, dont on ne mesurait pas l’enjeu, d’autant qu’en nouant une amitié profonde, ces marqueurs tendaient à s’effacer. Mais en grandissant, une fois que je suis allé faire mes études en Belgique, au fil de mes allers-retours entre Bruxelles et Livry, la frontière s’est imposée entre nous et j’ai consacré mon travail à l’observer. À réveiller les souvenirs pour la faire disparaître. Filmer l’amitié retrouvée c’est tenter d’abolir cette frontière. Depuis dix ans, ce geste se construit avec eux : les plans sont tournés à plusieurs mains, la caméra passe d’œil en œil.
C’est aussi l’image elle-même qu’il fallait altérer.
Dans mes installations, ces plans sont projetés sur des écrans-matières (sel, marbre, bitume à froid, latex prévulcanisé) et se muent en sculptures vidéo. Cette relation de l’image à la matière est au cœur de mon travail. La nature de l’écran révèle ce que l’image seule ne peut dire. Comment cette nature peut-elle modifier la perception que l’on a d’une image, son sens ? Que révèle l’image de la matière qu’elle éclaire, dans laquelle elle se diffracte ?
Lorsque je projette l’image d’Antonio sur du marbre, je tente de raconter autrement la force du lien qui nous unit en imprimant le portrait que j’ai filmé de lui dans la pierre. Là où la surexposition médiatique essentialise et fige, la matière opacifie. Elle restitue une part d’ombre, le droit de n’être pas entièrement visible. La cristallisation du marbre résulte de milliers d’années de variations de températures et de pressions. Plonger son portrait dans ce processus d’altération temporelle, c’est l’inscrire dans une histoire qui nous précède et nous dépasse, dont notre amitié tente de s’émanciper, bien qu’elle demeure.
Je pense mes installations comme un film où l’espace tient lieu de timeline du montage vidéo ; c’est ce qui détermine la position, l’angle, la taille de chaque sculpture dans l’espace. Le spectateur est invité à se pencher, à relever les yeux, à s’approcher, à prendre du recul. Cette fragmentation spatiale des vidéos traduit la différence des points de vue. Elle revendique le dispositif par lequel les plans ont été filmés. Le spectateur entre dans les installations comme dans la relation. Je veux lui faire ressentir sa complexité et celle du territoire dans lequel elle est née. La frontière n’y est plus une ligne de démarcation mais un espace habité par l’amitié, où elle ne cesse de se reconfigurer.